LA RECHERCHE SUR LA REPRESENTATION SOIGNANTE
DES SUICIDANTS REITERANTS

    Mr Orange, Mme Uguen

Conduite par le Dr MATHIEU, psychiatre à Flers et M. DRIEU, psychologue, cette Recherche-Action se déroule en trois temps :

- Elaboration d'un questionnaire servant de guide aux entretiens avec des professionnels de santé intra et extra-hospitaliers confrontés à la prise en charge de suicidants (Fin 98 et 99).

- Analyse des résultats et renvoi aux participants (Fin 99 et début 2000).

- Constitution d'une équipe spécialisée dans la prise en charge des suicidants adolescents et jeunes adultes, chargée, entre autre, de la mise en place d'un réseau d'intervenants et extra-hospitaliers (2000-2001).

 

L'objectif de cette recherche était de recenser les pratiques et les perceptions des intervenants lors de la rencontre avec des primo-suicidants et des suicidants réitérants. Nous avons formulé 2 hypothèses de départ :

- Plus les convictions héritées du passé et l'histoire du soignant sont au premier plan, plus sa démarche est individualiste.

- Plus les convictions liées à l'appartenance professionnelle et à la formation sont au premier plan, plus la prise en charge sera menée collectivement, en tenant compte de l'environnement du patient.

Concernant les causes des TS pointées par les acteurs de santé intra-hospitaliers, les causes familiales sont mises en avant chez ceux principalement concernés par l'accueil et la prise en charge (Urgences, Médecine, Psychiatrie et Pédiatrie). Les causes sociales sont évoquées par les services moins directement concernés (Gynécologie, Maternité, Bloc opératoire, Réanimation). C'est seulement en Psychiatrie qu'il est fait référence à des causes pathologiques, et surtout la dépression.

Concernant les causes des TS évoquées par les acteurs de santé extra-hospitaliers, elles sont plus dispersées selon les professionnels. Les médecins généralistes mettent en avant les causes sociales. Chez les infirmiers libéraux, les aides à domicile et dans les maisons de retraite, les causes pathologiques sont le plus fréquemment avancées.

Concernant les causes des réitérations suicidaires avancées par les acteurs de santé, les facteurs psychopathologiques forment 28,4% des réponses. Toutefois les facteurs environnementaux paraissent importants pour 22,8% des acteurs. 13,8% renvoient à des soins mal adaptés. Il est intéressant de noter que les réponses sont très diversifiées et qu’il n'y a pas de stigmatisation des problèmes en terme d'enjeux psychiatriques, même si la dépression est évoquée à plusieurs reprises.

Concernant l'accueil, plus d’1/4 des personnes pense quelles ont une façon usuelle d'accueillir les suicidants. Près d’1/3 des réponses positives concerne la relation et renvoie à quelque chose d'informel. Seuls les services qui ont une pratique régulière avec les suicidants parlent "d'une façon habituelle de les accueillir".

Concernant la prise en charge des suicidants, la position soignante privilégiée est surtout t'écoute empathique dans un point de vue humaniste. Alors que les problèmes familiaux sont l'une des principales causes mise en avant, il est étonnant que le travail avec la famille soit si peu développé. La démarche médicale, individuelle, reste la plus utilisée, contrairement à la démarche en réseau, alors que c'est celle que ton souhaite le plus par ailleurs.

Dans l’ensemble, tous les acteurs de santé estiment que la prise en charge du suicidant revient aux équipes spécialisées en Psychiatrie. Ces attentes envers les équipes de psychiatrie sont surtout en lien avec le sentiment que L'accueil des suicidants est éprouvant. De plus, cette demande survient lorsqu'il y a épuisement, tout particulièrement face aux jeunes.

Ce sont les infirmiers libéraux, les éducateurs et les aides-soignants qui souhaitent le plus travailler avec un environnement élargi autour du suicidant. A L'extérieur de l'hôpital, le médecin généraliste est l'interlocuteur privilégié, tandis qu'en intra-hospitalier, la référence va au psychiatre et à l’équipe de psychiatrie.

Concernant la prise en charge des suicidants réitérants, la majorité des réponses sur les moyens et les outils nécessaires concernent l'approche thérapeutique (45,2%), avec une importance accordée à L'attitude soignante, au temps (ce qui semble difficile, au vu de la durée d'hospitalisation estimée par les acteurs) et à l'évaluation. Ensuite est évoqué le fonctionnement collectif (20%), au travers des transmissions entre équipes et du travail en réseau.

En deuxième temps, il est fait référence aux moyens humains avec une attente particulière vis-à-vis de l'équipe de psychiatrie, devant intervenir comme relais et une demande de régulation, de réflexion sur la relation soignant - patient suicidant.

La demande de travail en réseau est plus forte chez les acteurs de santé extra-hospitaliers. Ce sont surtout les médecins généralistes et les infirmiers libéraux qui l'expriment, certainement en lien avec le sentiment de solitude exprimé par ailleurs lorsqu'ils ont un suicidant réitérant en charge. En deuxième lieu, ils mettent l'accent sur le suivi "psy".

Les premières réponses sur les moments forts en émotions, dans la pratique auprès des suicidants, concernent avant tout les jeunes, le type d'acte et la relation thérapeutique. Dans un deuxième temps, les références au sentiment d'impuissance du soignant, de la relation difficile ou négative avec le suicidant, les notions d'échec, de mort, de violence..., sont très présentes.

 

 

En Conclusion :

Il y a discordance entre :

- l’idée que les acteurs de santé se font du suicidant et de sa problématique (références importantes au contexte socio-familial).

- et l'approche thérapeutique proposée, où le projet de soins est centré sur le patient, sans implication de l'entourage et se référant au modèle médical

Dans la pratique, le contexte est peu sollicité (surtout pour une aide diagnostique), et s'il l’est, il est perçu comme pouvant interférer dans les tentatives de suicide. Pourtant, les acteurs de soin ne cherchent pas à proposer des approches thérapeutiques contextuelles (thérapies familiales, groupe de parents, etc).

L'importance du "psychiatrique" comme élément de réponse est à associer à la non - précision des attentes vis-à-vis des soignants de psychiatrie. Ces derniers sont surtout perçus comme pouvant donner et rassurer par rapport au risque dans la prise en charge. Ce manque de lisibilité des attentes est surtout marqué en extra-hospitalier (crainte de la stigmatisation "psy" ?).

Les corrélations entre la représentation des suicidants et les pratiques thérapeutiques à mettre en place sont différentes selon l'appartenance professionnelle (les infirmiers et la vision humaniste, les cadres et le protocole, ...).

Le manque de liens entre les services, plus encore entre les intervenants et le souhait contradictoire qu'il y ait un réseau qui fonctionne.

En 1996, dans la recherche épidémiologique, les problèmes conjugaux et familiaux sont évoqués comme 1er facteur de la TS, juste avant le syndrome dépressif ou la maladie ; ce qui est proche de la représentation que s'en font les soignants interrogés dans notre étude. Nous relevons qu'il n'existe pas d'approche thérapeutique organisée correspondant à ces facteurs.