UNITE DE CRISE ET DE POST URGENCE DU CHRU DE CAEN :
BILAN DE DEUX ANS DE FONCTIONNEMENT

F. Chastang, V. Caillard, E. Zarifian, S. Dollfus

Centre Esquirol, CHRU CAEN

 

La mise en place d’un Projet Régional de Santé sur le Suicide a conduit le Service Hospitalo-Universitaire de Psychiatrie du CHU de Caen à proposer un projet de service tenant compte de l’importance quantitative et qualitative des gestes suicidaires dans la région caennaise. Une Unité de Crise et de Post-Urgence (UCPU) accueillant spécifiquement les sujets suicidants et suicidaires ne bénéficiant pas d’une prise en charge psychiatrique antérieure connue et structurée a donc été individualisée au sein même du service fin 1997, permettant ainsi leur évaluation clinique, psychopathologique, familiale et sociale. Cette prise en charge particulière constitue localement depuis un an un important changement dans les pratiques de soins, et s’inscrit clairement dans l’optique de la prévention des récidives suicidaires.

I - Fonctionnement et objectifs de travail de l’unité de crise et de post-urgence du CHU de Caen

I - 1 - Modalités de fonctionnement

L’unité de crise et de post-urgence du CHU de Caen est une structure à vocation intersectorielle et régionale qui est en articulation directe avec le service des urgences, les unités traditionnelles de psychiatrie adulte et infanto-juvénile, et les unités somatiques susceptibles d’accueillir les suicidants. Le fonctionnement de cette petite unité de 10 lits rattachée au service hospitalo-universitaire est assuré par une équipe pluridisciplinaire associant psychiatres, psychologues, assistante sociale, infirmiers, aides-soignants et agents de service. Cette unité spécifique accueille pour une courte durée (en moyenne 3 jours) toute personne suicidaire en situation de crise et plus particulièrement aux suicidants ne présentant pas de symptomatologie psychique nette en rapport avec un trouble thymique caractérisé, un trouble psychotique ou des conduites addictives graves.

I - 2 - Objectifs de l’unité de crise et de post-urgence

Cette structure s’est donné comme missions spécifiques :

- d’accueillir les personnes en situation de crise dans un lieu d’écoute calme et neutre, propice au dénouement de la crise,

- d’effectuer une évaluation psychopathologique et d’apporter une aide psychologique adaptée aux besoins de la personne et à la situation rencontrée,

- de repérer et de tenter de dénouer les difficultés personnelles, relationnelles et familiales rencontrées par ces personnes en difficulté psychologique,

- d’organiser leur retour à domicile en collaboration avec leur entourage et dans les meilleures conditions possibles,

- d’instaurer autour du sujet un dispositif de soins adéquat et personnalisé comprenant le médecin généraliste, et de mettre en contact le sujet en souffrance avec une équipe médico-psychologique susceptible d’assurer un soutien rapproché. Afin de favoriser la continuité et le relais de soins, le premier contact avec l’équipe chargée de ce suivi se déroule quasiment toujours au sein même de l’unité,

- de proposer dans certains cas des entretiens de réévaluation à distance de l’hospitalisation.

II - Bilan de deux ans de fonctionnement

En 2 ans de fonctionnement, l’UCPU a accueilli et évalué 1260 sujets (femmes = 71% ; hommes = 29% ; âge moyen = 33 + 13,7 ans) ; 94% sont adressés par les urgences et 87% d’entre eux ont réalisé un geste suicidaire , principalement par intoxication médicamenteuse volontaire ; plus de 40% sont récidivistes ; 13% sont hospitalisés dans le cadre d’une crise suicidaire sans passage à l’acte ou bien pour le bilan d’une symptomatologie d’apparence dépressive.

Plus d’un tiers (37%) a une activité professionnelle régulière, 22% sont étudiants, 13% sont demandeurs d’emploi, et 12% sont inactifs. Fait particulièrement intéressant car ayant le mérite de donner une image indirecte du niveau moyen des revenus, 26% d’entre eux bénéficient de l’aide médicale gratuite.

D’un point de vue psychopathologique, 15% des patients hospitalisés souffrent de troubles anxio-dépressifs caractérisés, 16% de conduites addictives. Plus de 60% des sujets présentent ce que les psychiatres nomment actuellement en se référant à la classification mondiale des troubles mentaux ainsi qu’au DSM IV, un trouble de l’adaptation. En termes simples, un trouble de l’adaptation ne correspond pas à l’existence d’un trouble psychique constitué, mais signe l’existence de symptômes psychiques en rapport avec un événement particulier prenant un sens spécifique dans la vie et dans l’économie psychique d’un individu. Cette notion correspond donc à l’existence d’une situation de crise qui peut conduire certains sujets à réaliser un acte suicidaire. Cette évaluation psychopathologique montre bien que l’existence d’un trouble psychiatrique ne résume aucunement les conduites suicidaires. Ceci est particulièrement vrai chez les jeunes, où le geste autolytique est souvent le témoin d’une perturbation de la dynamique familiale.

Le temps d’hospitalisation permet en outre le repérage des difficultés relationnelles puis la proposition d’un projet thérapeutique personnalisé avec éventuel relais de soins. Cette prise en charge particulière constitue localement depuis deux ans un important changement dans les pratiques de soins, et s’inscrit clairement dans l’optique de la prévention des récidives suicidaires.

L’état psychique des sujets nécessite rarement un transfert en unité psychiatrique traditionnelle. Le retour à domicile est dans quasiment tous les cas assorti d’une proposition d’aide personnalisée médico-psychologique tenant compte de la place du médecin généraliste dans la demande de soins du sujet.

III - Spécificité des situations de crise et des conduites suicidaires chez les adolescents

Plus de 30% des sujets admis à l’unité de crise ont moins de 25 ans. Ces jeunes ne présentent qu’exceptionnellement une pathologie psychiatrique et il est remarquable de constater à travers la pratique quotidienne que la problématique de l’adolescent suicidaire s’inscrit pratiquement toujours dans le cadre d’une dynamique familiale perturbée voire pathologique. Dans une nombre non négligeable de cas estimé à environ 30% des cas, une problématique de maltraitance voire de violences sexuelles ou d’inceste s’est révélée soit chez l’adolescent lui-même soit dans la constellation familiale. La gestion de ces situations de crise nécessite des entretiens familiaux approfondis et élargis pour élaborer dans un premier temps la définition de la problématique, puis l’entretien de sortie élabore les grandes lignes des propositions de suivi. Dans les cas les plus complexes, des entretiens intermédiaires sont nécessaires. Une redéfinition et une lecture différente des comportement suicidaire a donc plusieurs conséquences au niveau de la prise en charge de l’adolescent en difficulté et plus particulièrement suicidaire. Les tentatives de suicide sont le plus souvent en rapport avec une reviviscence des ruptures antérieures, des pertes et des séparations réelles ou imaginaires, et rendent compte d’une impasse relationnelle avec les proches. La prise en compte systématique de la dynamique familiale et la mise en évidence de certains dysfonctionnements conduisent à proposer fréquemment des entretiens familiaux de post-crise afin de favoriser une redéfinition partielle des problématiques familiales. Cet abord familial débouche parfois sur une thérapie familiale systémique.

IV - Conclusion

La prise en charge des sujets suicidants ou suicidaires dans une unité spécifique présente de nombreux avantages. En effet, une prise en charge spécifique permet un abord transnosographique des conduites suicidaire et la prise en compte de l’entourage proche et de la dynamique familiale, principalement chez l’adolescent. Cet abord global de la personne en souffrance débouche ensuite sur la proposition d’un suivi personnalisé intégrant le médecin généraliste au sein d’un réseau de soins axé sur la prévention des récidives suicidaires.